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Quand je mange
de le crème fouettée... d'après Robert
Walser

Photo: © Dorothée Thébert
Claude
Thébert, sur le chemin de Saint-Jean
Le Temps, Sortir du 31 août 2006 - Elisabeth Chardon
Le comédien propose théâtre (Robert
Walser et Corinna Bille) et lectures en plein air, dans
son quartier de Genève. Il participe ainsi à
un «off Bâtie ».
Cet été, sous un arbre du parc La Grange,
ou à l’abri de l’Orangerie, Claude Thébert
a lu des auteurs d’ici et maintenant. Avec cette voix
et ce ton incomparable qui à la fois vous emmènent
dans le récit et vous font savourer la magie du livre,
cet objet simple qu’on ouvre comme une boîte…
A l’Orangerie, il a aussi créé Quand
je mange de la crème fouettée…, un spectacle
à partir des textes de Walser. Voilà à
peu près vingt ans qu’il a découvert
dans une librairie de province son premier Walser, L’Institut
Benjamenta. Il l’a lu d’une traite le soir même,
l’a relu le lendemain.
C’est ce qu’on appelle une rencontre. «Quand
je vais bien je lis un peu de Walser. Il m’accompagne,
il trace le chemin. Comme moi, il aime les choses petites
et modestes, dit-il. Quand je ne vais pas bien je lis un
peu de Walser. Il y a de tout chez lui.» Et d’envier
sa femme, Christiane, qui peut le lire en allemand. C’est
d’ailleurs elle qui a sélectionné les
textes de Quand je mange de la crème
fouettée…
Dans cette Crème, Claude Thébert joue avec
plaisir débordant, un plaisir qui vous assaille jusque
sur votre siège de spectateur, qui fait aimer le
monde sans être dupe. Avant, il y avait eu Félix,
et puis Le brigand, dont il dit que ce fut un spectacle
de plein air et de salles de fêtes qui est allé
squatter les théâtres officiels. Ses spectacles
sont faits pour aller ainsi de-ci de-là. Ainsi,
Quand je mange de la crème fouettée…
sera joué, en marge de l’exposition Walser
à la Fondation Bodmer, à la Comédie
de Genève (25 sept. à 18h). Puis à
Neuchâtel (CCN, les 27 et 28 sept., tél. 032/725
05 05).
Et puis là, tout de suite, dans le quartier de Genève
où ce Vosgien, passé par La Chaux-de-Fonds
et son Théâtre Populaire Romand, vit aujourd’hui,
sous ses fenêtres, sur la couverture des voies CFF,
entre Saint-Jean et les Charmilles.
Sans portes ni tickets
Le concept de la Terrasse du Troc ne pouvait que plaire
à cet homme qui aime profondément aller au
plus près des êtres et des choses. A ce marcheur
qui a cofondé le si justement nommé Théâtre
du Sentier. La Terrasse du Troc, c’est un espace d’art
interactif qui ressemble surtout à un joli troquet-jardin
sous le soleil et les étoiles. Il arrive au comédien
d’y servir le café. Ce lieu éphémère
accueille un débat public proposé par la Bâtie
sur la question du populaire. Et puisqu’il s’agit
d’entamer le dialogue entre spectateurs et gens de
théâtre sur cette notion, pourquoi ne pas lui
donner une suite concrète? Un «off Bâtie
» en somme, avec tout ce que le mot off peut signifier
d’ouverture et de facilité d’accès.
Non pas que la Bâtie soit un lieu fermé. Mais
concevons que le festival en a parfois l’air. Loué
soit-il d’avoir eu envie de parler d’ouverture
avec le public. Avec leur programme de spectacles (Walser
puis Corinna Bille) et de lectures, Claude Thébert
et la Terrasse du Troc ont eux souhaité en offrir
un exemple, selon le mode qu’ils pratiquent depuis
le mois de juin, à l’échelle avant tout
du quartier et selon le mode de l’entrée libre.
Sans portes, ni tickets.

L’ironie
fraîche
Le Temps, 10 juillet 2006 - Marie-Pierre Genecand
Le petit pour l’infini. Elle est jolie l’idée
du Théâtre du Sentier, trio romand qui, depuis
1993, travaille en format réduit (un auteur suisse,
un comédien et un décor souvent mini) pour
ouvrir large l’horizon du sens et des sensations.
Elle est jolie cette idée et colle à l’écrivain
auquel elle est associée ces jours à Genève,
au Théâtre de l’Orangerie: Robert Walser,
poète suisse alémanique de la première
moitié de la XXe siècle qui mêle anecdotes
triviales et réflexions abyssales en toute ironie.
Certains changent l’eau en vin pour marquer les esprits,
Robert Walser, lui, change l’eau en eau. Mais quelle
eau! Bondissante, insasissable, glacée parfois!
Cette Walser attitude, Claude Thébert l’a captée.
Mieux, avec sa petite taille, ses paupières tombantes
et son air mi-grave, mi-amusé, le comédien
ressemble pour de bon au célèbre vagabond
de la pensée. Après Félix et Le brigand,
il le croise pour la troisième fois, dans Quand
je mange de la crème fouettée…,
un montage de textes tout sauf édulcorés qu’Anne-Marie
Delbart, à la mise en scène et Gilles Lambert
au décors rendent plus piquants. Lorsque, en pantalon
grosses toile et bretelles dégraffées, Thébert
surgit d’une trappe percée dans une scène
inclinée, il convoque à la fois la Suisse
profonde et l’écume des mots en liberté.
Tel un cabarettiste berlinois, il se moque des artifices
du théâtre, puis, jetant les textes comme autant
de cailloux dans une rivière, il utilise ce même
théâtre pour dire la nécessité
de la simplicité et de l’humilité. Mais
personne n’est dupe. Car, si des sapins sagement alignés
remontent le long du plateau, la toile de fond arborant
forêt et sommets enneigés est peinte sur un
paravent, emblème de la théâtralité.
Ainsi, le double foyer entre nature et culture permet toutes
les tonalités. L’émotion sur le conte
de l’enfant et du flocon, le pied de nez quand Walser-Thébert
évoque ses stratégies de séduction
et la sainte colère lorsque le révolutionnaire
fustige les dérives de la consommation… Autrement
dit, sur les traces de ce poète indiscipliné,
une échappée libre, vive et arbitraire.

Insaisissable
Robert Walser
Le Courrier,
6 juillet 2006 - Béatrice Stauffer
Orangerie / Avec Quand je mange de la crème
fouettée…, le Théâtre
du Sentier met en scène l’écrivain alémanique.
C’est le schnaps qui fait les enfants, affirme malicieusement
Claude Thébert en jouant le personnage de Robert
Walser dans la nouvelle création du Théâtre
du Sentier à l’Orangerie genevoise. Du schnaps
aux belles dames, en passant par la condition de l’écrivain
sans succès: Quand je mange de la crème
fouettée…, mis en scène
par Anne-Marie Delbart, est composé de fragments
provenants de différents écrits de Robert
Walser. Si Christiane Thébert – qui a fait
le montage des textes – sollicite pour le théâtre
les écrits de cet auteur, c’est parce que chez
Walser, la page est une scène où les personnages
apparaissent un court laps de temps, pour disparaître
aussitôt dans le vague. Et quel meilleur endroit qu’un
plateau de théâtre pour mettre en scène
le personnage principal de ces textes, à savoir Robert
Walser lui-même.
Claude Thébert se glisse encore une fois dans la
peau de l’écrivain, toujours, aussi insaisissable
et furtif. Le Robert Walser de Claude Thébert est
un conteur, un colporteur de faits divers et un collectionneur
de maximes et de dictons, servis au public avec l’ironie
et l’humour propre à l’écrivain
comme à l’acteur. Walser décrit le monde
qui l’entoure avec un regard pertinent et un grand
talent d’observation. En même temps, sa prose
transmet son amour pour sa ville natale (Bienne), pour la
vie en marge des capitales et des métropoles. Il
regarde certes avec moquerie ses concitoyens au comportement
parfois rustre et campagnard, mais les quolibets sont bienveillants.
Dans Quand je mange de la crème fouettée…,
la pratique de l’accent suisse et le geste théâtral
très explicite font référence aux pièces
de théâtre qui se jouent dans les salles communales
ou lors des fêtes villageoises. Une intention juste,
car à l’image de l’univers de Walser.
Le décor conçu par Gilles Lambert souligne
la naïveté volontaire de cette mise en scène:
les sapins miniature et la vue sur les Alpes lointaines
rappellent le panorama tel qu’il se contemple depuis
le pied du Jura.
La conception simple de la scénographie correspond
au monde de fonctionnement du Théâtre du Sentier,
qui choisit volontiers les cafés, places et autres
parcs pour présenter ses productions. Démarche
légitime, donc, de ce théâtre qui sait
faire comme personne des pièces proche des gens,
sans prétention mais avec beaucoup de coeur.

Claude
Thébert fouette la crème de Robert Walser
La Tribune de Genève, 5 juillet 2006
- Lionel Chiuch
A l’Orangerie, le comédien part sur les traces
littéraires d’un marcheur impénitent
Il est mort dans la neige, Robert Walser. Entièrement
vêtu de sombre. Entre blanc et noir, donc, ces deux
pôles où venait si souvent achopper son âme.
La neige, on en trouve la trace dans le décor qu’a
dressé Gilles Lambert sous le plafond décati
de l’Orangerie. Deux rangées de sapins tirent
une perspective qui s’élance jusqu’à
un massif montagneux. Mais c’est par le sol que surgit
Claude Thébert arborant un faux nez, les bretelles
au bas du pantalon.
Né pour être un cadeau
Ce drôle de diable, qui «adore se laisser prendre
par le menton», c’est Robert Walser de retour
parmi les hommes. Là où il se sent bien. «Je
suis né pour être un cadeau. J’ai toujours
appartenu à quelqu’un», confie-t-il par
la voix de son interprète.
A quelqu’un, mais aussi au monde, qu’il aimait
parcourir d’un pas curieux pour y observer ses semblables.
Il souffle dans ses textes cette «tendresse d’amour»
chère à Albert Cohen. Moins melliflue que
celle de son cadet, sa prose ne caresse cependant que pour
mieux saisir. Et «se» saisir par la même
occasion, en évoquant au passage le théâtre,
la culture, les femmes et le temps qui passent…
Pour Claude Thébert, la démarche est tout
autre. Plus casse-gueule, forcément. Fallait-il «jouer»
Walser? Se l’approprier? Incarner une figure probable?
Passer, comme il le fait, de la contemplation ironique à
un nervosité inquiète?
Individu complexe et instable, l’auteur de Jakob Von
Gunten n’est pas d’un abordage facile. La mine
matoise et le regard brillant, comme s’il dissimulait
quelque fièvre existentielle, Claude Thébert
s’approprie la langue de son personnage plus que son
identité. Si parfois il se montre un peu trop appliqué,
son engagement reste un viatique efficace pour accéder
à l’univers de l’écrivain biennois.
Astucieuse mais jamais ostentatoire, la mise en scène
d’Anne-Marie Delbart s’attache elle aussi, à
rendre une tonalité plus qu’une forme. «La
retenue aussi exige de l’énergie», constait
Robert Walser. En combinant adroitement les deux, Quand
je mange de la crème fouettée…
réussit son pari: faire passer une parole essentielle
sans jamais l’altérer.

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C’est
un clochard céleste.
Le bas de ses pantalons est effrangé mais il
a de la dignité dans le regard. Chaque matin
il se bat contre sa tristesse profonde et il ne sort
que pour cultiver la joie, la convivialité,
le rire, la pugnacité. Il est incapable d’avoir
un jugement définitif, il offre ses contradictions
et les assume. Il est désespérement
joyeux, il a un monde aussi vaste sinon plus que le
monde qu’il est capable d’encercler de
son regard et de sa curiosité. C’est
un clown qui cache ses secrets, qui rend ses lettres
de noblesse aux erreurs, aux bêtises.
Il a une très haute idée de lui-même
tout en cultivant une modestie de serviteur. Il pleure
et rit, parfois très fort, il met beaucoup
d’ énergie à vivre libre. Il a
beaucoup de masques et il n’hésite pas
à en changer, moins pour tromper les gens que
pour s’essayer à différents points
de vue. La réalité est un rêve
et ses rêves sont très concrets: ils
organisent la vie différemment. Comme ça
l’arrange, comme il la rêve.
Jeu: Claude
Thébert, Mise en scène: Anne-Marie
Delbart, Scénographie: Gilles
Lambert, Montage de textes: Christiane
Thébert, Eclairage: Danièle
Milovic
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