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Où
sommes-nous? - Montage de textes sur l'actualité
quatre
acteurs disent la vie de travers et touchent au coeur
Le Temps, 17 juin 2004 - Alexandre
Demidoff
Une agora, comme au temps où on allait à la
pêche aux nouvelles sur la place du marché
Un ciel d'orage, comme chez Sophocle, Eschyle et les autres.
Quatre messagers dans le vent devant une vingtaine de spectateurs,
tandis que patrouillent les corneilles et que rôde
une buse. Sur le toit du Théâtre Am Stram Gram
à Genève, Jacques Michel, Claude Thébert,
Véronique Ros de la Grange et Jacques Demierre donnent
de la voix pour ceux qui n’en ont plus. Ils jouent,
haut les cœurs, les chroniqueurs de la marge, à
l’heure ou Darius Rochebin prend l’antenne.
Ils disent la vie d’Yves ou de Gérard, le monsieur
qu’on a vu tout à l’heure dans la rue
et qu’on ne reverra plus jamais. Ils ont appelé
cette revue de presse aussi sensible que colérique
Où sommes-nous ? et ils touchent juste.
Décors de saltimbanques - Des nouvelles d’à
côté donc. Jacques Michel et ses complices
en indignation en ont plein la tête, des histoires
de vie qui tournent de travers. Pour les faire défiler,
une estrade et une petite passerelle branlante en bois suffisent.
Décors de saltimbanques, c’est ce qu’il
faut. Costumes de cirque pour les acteurs, c’est ce
qui convient aussi, pour suggérer que la sciure n’est
pas loin. Pas de misérabilisme ici. Ou de reconstitution
mensongère. Mais un dispositif qui dit l’état
d’urgence. Derrière un lutrin, Jacques Michel
et Claude Thébert évoquent les sorties de
route en série : Jacques qui picole, Marcel qui perd
la vue à force d’éplucher la rubrique
« offres d’emploi » et tant d’autre
dont l’existence file, comme les feuilles des acteurs
qui finissent par joncher le sol. Parfois, ils ne disent
rien d’ailleurs plus rien : le quatuor fait parler
les pierres, frotte deux cailloux, comme pour faire entendre
la fatalité.
Tragédies en sourdine. Sans épilogue. Sans
dieux à qui adresser d’un point rageur sa plainte.
Rire aussi, libérateur. C’est que cette équipe-là
n’a rien de défaitiste. Elle croit en des lendemains
moins désenchantés, plus fraternels. Claude
Thébert a ces paroles sur scène : «
Il faut avoir en soi la colère. Savoir se mettre
en colère. Protester. Aimer. Et enfin rire. »
Tous alors de pouffer, jusqu’à s’étouffer,
dans un mouvement d’allégresse insensé.
Les sanglots vont venir. Mais l’espérance vient
de prendre corps.
Un
cri à ciel ouvert
24 heures, 26 juin 2004 -
michel Caspary
Théâtre de Vidy, un début de soirée
de fin juin. Quatre saltimbanques occupent le devant de
la cour. Une estrade à droite, et à gauche,
une passerelle, comme un petit pont suspendu. Ils passent
de l’un à l’autre, mais aussi entre les
spectateurs, assis sur des bancs. Au loin, les reflets du
soleil couchant donnent déjà des couleurs
chatoyantes au lac et aux montagnes. Dans l’herbe,
entre l’horizon et les tréteaux, on joue au
foot, on lit, on installe le barbecue. Vision idyllique.
Et troublant contraste avec la parole de ces quatre comédiens
et musicien, haranguant le monde, où nous sommes,
fécond en tyrannies et tragédies. Ce monde
qui fait honte à l’humanité.
Le spectacle est un cri, une prière, qui résonnent
comme une révolte face à l’injustice,
à l’égoïsme, face aussi à
ceux qui profitent de la faiblesse des autres. Du théâtre
engagé ? Ouh là là ! Eh bien, oui,
il y a de ça, des fragments de politique, mais subtilement
enrobés de poétique. Deux des piliers du théâtre
romand, Jacques Michel et Claude Thébert, loin des
scènes cossues qui les accueillent régulièrement,
ont souhaité retrouver la rue et parler, à
ciel et cœur ouverts, de ceux qui y sont, qui y habitent
– de plus en plus nombreux. Il n’y a pas que
certains profits qui augmentent, la précarité
également.
Les deux comédiens sont entourés, dans ce
lamento vif et ironique, par Véronique Ros de la
Grange, qui danse avec les mots, et Jacques Demierre, qui
jongle avec les sons – saisissante, cette façon
d’aspirer ou d’expirer littéralement
les mots d’un textes. Aux pensées des artistes
se mêlent ici des témoignages émouvants,
ceux des sacrifiés de l’économie libérale,
ceux pour qui les cadeaux ne viennent jamais, même
à Noël. « Nous aimons la vie. La vie ne
nous aime pas », disent-il en chœur. La petite
bande de ce spectacle fait entendre leurs voix avec amour.

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