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Félix,
v.II de Robert Walser

Photo: © Catherine Meyer
De la
nécessité d’être fou
Le Quotidien Jurassien, 14 mai 1996 - Yves-André
Donzé
Le public franc-montagnard a découvert un tout grand
petit «Felix» de Robert
Walser à Saignelégier
Vendredi soir. Saignelégier. Une silhouette noire
fait le guet aux abords de l’Hôtel de Ville.
Quelques amis du théâtre attardés pressent
le pas. Quelques minutes plus tard, la silhouette s’engouffre
à son tour dans la salle. On reconnaît là
une stratégie théâtrale propre au comédien
Claude Thébert. Le comédien fait partie du
public, lequel participe à la magie opératoire
du texte. Une lumière neutre dédramatise l’aire
de jeu au beau milieu de la salle. En ce sens le Théâtre
du Sentier qui est venu vendredi à Saignelégier
tient davantage de l’atelier de théâtre
comme il a été dit dans ces colonnes lors
de la présentation.
Felix. La pièce intégrale
de Robert Walser (écrite en 1925 juste avant sa dernière
oeuvre et traduite par Gilbert Musy) fait fureur en ce moment
à Paris. La version «light» proposée
en première suisse par le Théâtre du
Sentier est d’autant plus saisissante que les deux
comédiens Anne-Marie Delbart et Claude Thébert
y explorent le monde de l’enfance exclusivement. Un
monde d’énergie pure dans lequel Walser semble
s’abîmer méthodiquement avant de basculer
définitivement dans la folie. Enfance, folie: l’auteur
fou contemple le regard perplexe de l’Autre qui le
fait choisir de rester du côté de l’enfance.
Comme Walser, Felix reste «un
véritable mystère à ses propres yeux».
Planté sur l’orbe du monde (en l’occurrence
une très haute table courbe imaginée par le
scénographe Gilles Lambert), il plonge un regard
effaré, sauvage, sur le misérable microcosme
suisse qui ne permet aucun épanchement, avec ses
vieilles tantes «nimbées de bon goût»,
ses pasteurs, ses pères et ses petits bourgeois aux
grandes glaciations émotionnelles.
Thébert, bourlingueur des zones du non-dit, et Delbart,
chorégraphe de l’imagination enfantine déploient
avec précaution un texte qui cultive l’absurde
et le paradoxe et qui construit l’étonnant
monde du leurre auquel aspire Felix,
en toute jubilation. A Berlin, Walser était proche
de Kafka mais il est resté très longtemps
le Biennois affreusement anonyme qui voit le monde comme
un théâtre depuis sa mansarde. Thébert,
Delbart (aussi créatrice des accessoires) et cie
ont restitué l’univers poétique qui
avait permis à Robert Walser de se claquemurer dans
le silence. Ils le ressortent tout frais comme une invitation
au théâtre, une invitation à la nécessité
d’être schizophrène dans un monde de
fous.

Les
garnements de Walser parlent comme des livres
La Tribune de Genève - Louis de
Saussure, 17 mai 1996
Théâtre / Claude Thébert et Anne–Marie
Delbart interprétaient deux enfants aux prises avec
le monde.
Le Théâtre du Sentier proposait jusqu’à
mardi une version sensible et drolatique du Felix
de Robert Walser. L’écrivain biennois y met
en scène un enfant (lui-même) confronté
aux choses de la vie quotidienne. Toute l’ambiguïté
qui fait la saveur du texte qui réside en ceci que
les propos des enfants sont exprimés en langue adulte,
et même avec un recours à des tournures subtilement
châtiées. Un double jeu entre la candeur de
l’enfant et le sérieux de ses expériences
que Claude Thébert et Anne-Marie Delbart interprètent
avec un sens de l’humour consommé.
Curieusement fagotés avec leurs salopettes de gamins,
les deux protagonistes sont en effet à mourir de
rire, se prêtant aux mille bêtises et intrigues
propres aux cohabitations fraternelles, un jour, c’est
un camarade qu’on essaie de tabasser, en se justifiant
par des motifs irrationnels désopilants. Ailleurs,
on fait exploser un pétard et l’accident est
évité de justesse. Claude Thébert se
métamorphose alors en médecin, tout comme
il se fait ailleurs vieille tante qu’on doit féliciter
pour son anniversaire. Tout l’art du costume intervient
dans ces saynètes: c’est comme si le personnage
était construit par l’enfant, par son imaginaire
galopant.
Ces enfants sont en réalité bien plus grands
qu’ils n’en ont l’air. Est-ce simplement
pour dire qu’après tout, tous autant que nous
sommes, nous n’avons rien perdu de l’espièglerie,
de la roublardise, voire de la violence de l’enfance?
Ou que, à l’inverse, notre monde adulte n’est
qu’une projection des préoccupations de l’enfance,
à savoir que nos soucis ne sont finalement pas plus
sérieux que ceux de nos enfants? Il y a des deux,
à n’en pas douter, dans ce texte très
(peut-être) élaboré de Robert Walser.
Mais, lui qui a connu l’asile psychiatrique et les
tentatives de suicide, ne voulait-il pas dire aussi que
la gravité du monde existe déjà pleinement
dans l’enfance?

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